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« Le graffiti, moi j’aime bien quand c’est bien fait »

Les graffeurs des terres minées.

« Le graffiti, moi j’aime bien quand c’est bien fait »

Le graffiti quand c'est bien fait

Il y a des phrases comme ça, si prévisibles. Tellement prévisibles qu’elles résonnent en nous avant même qu’on ne les entende. On est là tranquille, à faire nos daubes visuelles, lorsque subitement, un individu témoin, que l’on nommera ROGER, nous alpague et déroule sous nos pieds un cheminement intellectuel qui mène de toute évidence à la fameuse conclusion : « Le graffiti, moi j’aime bien quand c’est bien fait ». Au lieu d’invoquer cérébralement les parties génitales de sa grand mère, pour une fois, prenons le temps de lui expliquer tranquillement. Vous savez, c’est délicat à expliquer. Le graff. Tout ça.
Ou comment je suis devenu boulet’proof.

Roger Philosophe – La contextualisation

La phrase ne vient pas toute seule bien qu’elle soit quasi transcendante. Le chemin de la gloire intellectuelle prends du temps. La satisfaction d’une telle pirouette verbale se mérite. Roger doit pousser, d’abord. Remarquons l’ambivalence entre la pensée de notre homme et sa transposition orale.

« C’est quoi cette merde, qu’est ce qu’il fout. C’est d’un laid. Encore un pseudo artiste gribouilleur. On devrait leur faire nettoyer leur saloperie. Et qui c’est qui paie les factures c’est nous. Je vais appeler la police. Ohlala il m’a vu je fais quoi? Bon, il ne se sauve pas en courant. Je dis quoi? Allez tente un truc. Ok je vais dire ça… »

Transposé oralement ça donne :
-> C’est vous qui faites ça?

Je vous promets que c’est la première question, celle qui revient le plus, disons à 75%, dans ce type de situation. On est quand même en train de peindre devant lui depuis 3 minutes…

Même ambivalence pensée/parole du côté graffer.
« Nan c’est mon cul. »

-> Oui.

S’en suit arbitrairement un laps de temps de génance level décathlon pendant laquelle Roger cherche à justifier le fait d’être lui, d’être là, manifestement dans cette impasse intergénérationnelle. Ce jeune dévergondé quant à lui, méfiant et sauvage, attend le départ de ce Derrick version pillave.

« Et vous avez le droit? »
On acquiesce.

Roger n’est plus très sûr, serait-il en train de se faire rouler par un freluquet? Son front se plisse, mais il y va, menton déployé et nez pigmenté.

 » Et qui vous a demandé de faire ça? Et vous êtes payé? »
Idem. On répond, on acquiesce.

Comme par filouterie, s’opère un gros dump mental chez Roger. Sa bulle spéculative explose, le contexte prend le dessus et réoriente la discussion sur un échange plutôt qu’une relation de juge à accusé. L’homme se met à notre niveau.
« Ah c’est bien ce que vous faites. Vous mettez de la couleur. »

Enfin, la discussion s’engage plus ou moins selon les humeurs et connivences. Le vandal d’il y a 5 minutes est érigé au rang d’artiste et tous les spots sont tournés vers lui. Seulement Roger, lui aussi il est important, et il a des choses à dire, même que c’est important. Surtout qu’il faut garder la face après cette investigation éhontée. Il se doit d’être percutant pour montrer le meilleur de lui même, devant le tant de talent soudainement révélé d’en face, qu’il est lui aussi un spécialiste de la culture urbaine. Il faut sortir du lourd du raffiné.
« Moi le graffiti j’aime bien quand c’est bien fait. Ceux qui font des gribouillis dégueulasses sous les ponts c’est abjecte. Mais vous là, c’est bien fait. »

On y est, la sentence est tombée, le jury a attribué sa note, vous voilà érigé au rang de superstar dans le Roger Game.

Roger Directeur Artistique – La dominante figurative

Roger, c’est un peu de nous tous aussi. Pour toute œuvre picturale, la zone de confort intellectuelle s’entoure des limites du naturellement compréhensible. Il est beaucoup plus rassurant et sécurisant de voir des jolis animaux, plutôt que des lettrages type graffiti. Des mots et même parfois des lettres qu’on ne comprend pas. Toute ces choses qui ont l’air de sortir d’un coin paumé de Chicago et que l’on a vu faire par un jeune délinquant dans Navarro ou Joséphine, notoirement issu de l’immigration qui oscille entre racket de billes et extorsion de goûter en lâchant des expressions qu’on a plus entendues depuis le cm2. Car comme le disent les journalistes, le graffiti c’est de la bombe.

Roger préfère lui en tout cas ne pas voir du lettring, ça le met mal. Comme beaucoup, il ne comprend pas la finalité de dessiner des lettres, le graffiti. Mais là ça va, vous faites un poney. Un poney c’est sympa, et il faut pas trop le brusquer le Roger, déjà qu’il nous tolère, on va pas abuser non plus. On s’en tient au figuratif comme ça tout le monde est content et on évite la guerre civile.
So, pas de lettrages pour lui, alors imaginez si vous lui pondez de l’art contemporain, ou pire du tag. Voulez-vous vraiment lui montrer vos tags? Le type  risquerait tellement le choc anaphylactique qu’il poserait ensuite des RORO PLS sur le périph. Non tout ça c’est mauvais pour lui.

La ligne directrice de Roger, dans l’art, l’art de Roger, c’est la continuité de l’existant en terme de création, et la représentation du réel. Bon abuse pas non plus. C’est pas Art Fair car il s’en branle et encore moins d’art d’art. Mais il est pas bête, il a déjà vu c’est quoi l’art. Sans forcément savoir mettre des mots dessus, il sait que la renaissance c’est balaise. Sur ce point, qui pourrait reprocher à Roger qu’il pense que la renaissance c’est le top du top. Personne, même le meilleur graffer, car oui on peut pas test. Après il arrive aussi que Roger kiffe le décor du Big Deal, Rubicon style. Dans un sens on peut pas test non plus. En tout cas il sait ce qui est bien, toi tu sais pas, alors tu la boucles.

Ou alors il a vu du space-painting et là vous êtes foutus. Avez-vous déjà vu ce qu’on appelle le space-painting?
C’est une sorte de dérivé du street-art. Le but est de peindre des sortes de planètes vues d’une autre planète sur laquelle le point de vue du peintre semble se situer. Planète qui ne semble pas avoir d’atmosphère mais quand même un bois flou au premier plan dans lequel se déverse une chute d’eau surplombée d’une pyramide dans un système planétaire à proximité direct d’une nébuleuse ou d’un trou noir d’où les reflets violets.Le temps doit s’y dérouler de façon plus lente, au pied de Manhattan d’Orion, un peu comme si on écoutait de la DONK à 140Db depuis 48 heures dans une clio.
On pratique ça avec des bombes pourries et rouillées de préférence achetées à un mec chelou sur le parking d’un club altermondialiste.
Les variantes sont faibles mais existantes, building flottants, guitare en forme de saturne, mise en abyme dans une grotte de l’espace (certainement dans un astéroïde?), Statue de la liberté interstellaire, Pont galactique.
Le tout dans les mêmes tons de couleurs (vert, violet, bleu, blanc) que les t-shirts à l’effigie des loups, aigles et Xena et/ou des vues d’artiste des livres d’astronomie des années 80.

La rapidité d’exécution est aussi une donnée puisque cela se fait en live et que le produit fini doit partir rapidement, une productivité qu’ Henry Ford aurait qualifiée d’ « inspiring ». C’est pourquoi tout un attirail de socles de casseroles, papier journal et autres trucs approuvés par des festivaliers est mis à disposition à tout à chacun. Le facteur anxiogène de l’œuvre est la pièce maîtresse de l’équation du space-painting réussi. Roger a vu cela cet été dans les rues d’Argeles. Il vous en parle, ça a le don de vous irriter. Vous qui aimez le graffiti véritable.

Comment lui expliquer que c’est complètement hors sujet. Que ce n’est pas parce qu’on se sert de bombes de peinture que l’on fait du graffiti. Est-ce qu’on appelle toute personne qui se sert d’un scooter un livreur de pizza? Non? Bon alors!

 

En plus, nous, en tant que graffers disciplinés, on suit notre mouvement. Un mouvement que beaucoup ont connu lors de l’adolescence. Un mouvement qui comme tout mouvement bercé d’une culture forte et se présentant comme un culture nouvelle, ancre en soi un souffle tel que tous ceux qui ont essayé de s’en séparer ont échoué. Si on arrête de se foutre de sa gueule deux minutes, on peut tout de même admettre que Roger ne puisse pas connaître pas ce souffle. Pour lui, nous sommes des aspirants artistes qui bricolent des semblants de dessin alors que De Vinci nous fume depuis des lustres. Pour lui le space painting c’est plus stylé, plus méritant. Il met tout sur le même plan. Nous on sait l’abnégation que ça représente pour sortir un lettrage à peine potable avec des contours propres. On connait trop bien notre truc, cela nous dessert vu que l’on croit que c’est tellement évident de savoir ça.

C’est un peu comme le tuning. Si ça se trouve c’est bien, c’est structuré et il y a une pensée derrière tout ça. Mais le passionné en face n’arrive pas à t’expliquer son engouement. Tu le prends pour un abruti du coup, alors que tu pourrais sûrement comprendre c’est quoi le délire des mecs dans signatune, quand il tournent un clip du turfu avec des gabbers Hollandais des années 90 perdus dans ta propre ville et que t’as loupé l’occasion de sortir tes air max et la veste de survet de ton daron qu’il rentrait en rave party quand il taffait soit disant de nuit.

Comment expliquer l’aversion envers les lettrages?

Plusieurs pistes :

  • L’art de la calligraphie sous représenté en occident : Allez voir le musée National à Tokyo, ou visitez une mosquée en Jordanie. L’art de la lettre y est sublimé, même pour nous graffers on a parfois du mal à saisir pourquoi une consonne Japonaise toute pétée est exposée comme un trésor national. De notre côté, les métiers de typographe, peintre en lettres sont presque éteints, là ou en certains endroits, les courants artistiques majeurs tournaient autour de la lettre. Notre pratique est donc déjà à contre courant.
  • Tout le monde sait écrire : Qu’est ce qu’il y a d’impressionnant à dessiner une lettre quand tout le monde sait écrire? Pourtant, nous vous mettons au défi de dessiner la lettre A et de refaire exactement la même chose à côté. Un graffer averti vous le fait parfaitement en 10 secondes. Dessiner des lettres demande un talent certain. C’est une science. C’est un peu comme les jeux olympiques, toutes les disciplines ont l’air facile tant que l’on a pas essayé.
  • Ça fait Ghetto : Difficile de se défaire de ce préjugé. Nous ne pouvons que vous inciter à voyager, pour comprendre que ce ne sont pas les lettrages qui font les ghettos, mais que l’on retrouve des tags et des lettrages dans les quartiers les plus difficiles, comme en ville, comme partout.

Roger l’urbaniste – Étiquetage artistique pour le graffiti

Entendons-nous bien. Nous sommes pour le phénomène d’appropriation. C’est un excellent moyen d’intégrer le graffiti dans son environnement comme nous l’avons bien expliqué dans cet article.

Bah Roger, ouais mais nan. Lui il en fait toujours trop, son inconscient en tout cas. Il lui joue des tours.
– Et pourquoi que vous dessinez pas un nageur? C’est une piscine

Tout graffer sait de quoi on parle ici. Le graffiti signalétique, le degré zéro de la créativité. Un publicitaire ça coûte bonbon, allons demander à cette bonne poire de nous faire un grand marquage « Stade Jean Mouloud » sur le stade Jean Mouloud. Et puis il sera content, on lui donne un mur, vu que c’est illégal de toute façon.

Dessiner un oiseau sur un mur de terrain de tennis fait buger les gens façon carlin sous sorbet poire. Il est vraiment dommage que la ville devienne un centre Ikéa géant ou tout est référencé, et étiqueté avec son nom. Le graffiti en perd toute sa valeur.
Peindre un hommage, ou une légende urbaine locale, ou le portrait du chien qui squatte la rue depuis 8 ans : Triple oui! C’est le genre de projet où l’on sent le mouvement populaire local s’imprégner dans la finalité du mur.
Peindre un joueur de foot sur un stade, c’est tellement attendu. On le fait, car ça fait toujours plaisir au club, mais c’est fatigué comme délire! Quand on représente tout le monde, on ne représente plus personne.

Nous sommes persuadés que Roger a des anecdotes bien véner du TERTER et que s’il avait été consulté à ce sujet, il aurait pour sûr sorti des vieilles photos avec des visuels intéressants que l’on aurait pu partager avec les autres, ou alors il nous aurait conté cette vieille histoire fumeuse selon laquelle lui et ses potes se tapaient une chèvre foncedée au chanvre sur une brouette pendant le bal des pompiers.

La faute au graffer – La connivence

Le problème vient aussi de nous les graffers, ou tout du moins de moi, le graffer. On aime trop notre passion. On est plus assez objectifs. Seuls nous les vrais sachent et personne veut nous croivre. C’est un complot monsantoreptilien de toute façon kho.

L’image de soi:

A l’heure à laquelle on peint, on sait très bien que l’on ferait mieux d’être en train de faire un debriefing sur le management participatif dans notre startup de web consulting. Sauf qu’on a pas le time là. On débat avec Roger sur le fait que maintenant qu’il y a le parking payant bah c’était mieux avant et qu’on doit finir notre fresque de mauvais goût sur un volet dégueulasse que ni le propriétaire ni les locataires n’ont pensé à nettoyer depuis sa pose. On se demande en permanence ce qu’on fou de notre vie, le pire c’est que pour la plupart on est diplômés ou formés. Parfois on s’en veut à mort.
Quand Roger, il fait un compliment, il dit que c’est beau, et bien c’est doux quand même, parce qu’on est pas reconnu à notre juste valeur, qu’on voudrait que notre égo soit rassasié, et en ce moment c’est pas l’opulence. Sa phrase sur les graffitis bien fait, on la prend avec sourire, on se dit juste qu’il est con dans le fond mais qu’il a bon goût, vu qu’il nous kiffe. Sympa finalement Roger. Puis on reprend notre peinture, pas le temps de niaiser.

Sauf que Roger du coup, le graffer ne l’a pas contredit, alors il doit avoir raison. Peut être que jamais il ne pourra avoir la chance d’apprécier un tag, de s’intéresser de plus près à la calligraphie et à la beauté de chaque lettre. De voir le graffiti autrement. De reconnaitre les tags ratés et les autres réussis. De voir la différence entre les tags d’un burner et d’un mec bourré, writer d’un soir. De voir que dans ce lettrage, cette lettre R défonce tout. Ou juste voir qu’il y a un R déjà… Peut être qu’il n’aura jamais envie d’aller regarder sur les internets c’est quoi le tag et d’entendre la voix swaggy et surjouée de Cassel prononcer « Le Fwiiistaïyle« .

Vas-y je lui explique, ouais nan:

On s’est tous dis ça. Mais comment expliquer à Roger, main dans les poches, panse fière, nous accordant 5 minutes sur son quinté + que c’est vraiment important ce qu’on fait avec nos sprays, voire que ça coïte des parentalités. On n’aura jamais le temps d’expliquer le graffiti, alors on abdique. On le laisse partir. Partir sur ses idées.

Et c’est dommage parce que Roger, il arrive dans le PMU, et il pourrait dire une truc du genre: « le jeune en bas il m’a fait faire un tag, il m’a montré c’est quoi et en fait c’est super difficile de manier une bombe ». Il pourrait alors débattre contre une team de Roger, en notre faveur, avec ses mots à lui et ceux de son crew. Soutenir ce qu’on aime, le graffiti et le tag. Lui et moi serions unis par les liens de la QLFerie.

Aussi fou que ça puisse paraître, j’adore le TAG depuis toujours. Ces petites signatures qui témoignent du handstyle pour le graffer qui les réalise. Comme moi, beaucoup peuvent graffer, mais qui peut se vanter de maîtriser le tag? Pas moi en tout cas. Signer de son nom, n’est ce pas là la plus belle déclaration d’amour à la vie elle même. Enchainer 4 ou 5 lettres parfaitement en quelques secondes est tellement fastidieux et dynamique à la fois. La magie d’écrire, ne serait-ce qu’un mot devrait être sublimée. Certains tags sont déjà enfouis, et ils témoigneront un jour de notre civilisation.

Peut être est-il temps d’arrêter l’entre soi, le sectarisme des writers et de donner l’envie de comprendre à ceux qui ne l’ont pas. Arrêter de mépriser la pensée unique quant au lettering, mais plutôt l’orienter. Arrêter de s’estimer mutuellement avec Roger au rang de débiles. Arrêter de se payer la tronche de Roger et lui payer un gueuta. Même si j’avoue, vers la fin, quand il est tout fier de sa tirade sur le graffiti bien fait, j’ai envie qu’il mange la chaux façon Dewey.

Aujourd’hui je l’ai encore laissé partir, mais la prochaine fois je lui dis, si j’ai le temps. Et je comprendrais que peu lui chaut, parce que j’ai l’impression que même s’il m’en parlait des heures, je m’en bat les steaks du quinté +.
Parse.


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4 réponses

  1. […] me dis que mon Roger du précédent post, celui qui kiffe le graffiti quand c’est bien fait, j’aurais du lui mettre Régis comme […]

  2. Heaks65 dit :

    Bien vu 😉 Moi j’ai souvent utilisé la technique « 150€ », genre tu reponds ca a toute les questions au bout de 3 max tout le monde se barre…

  3. […] comme de l’art. C’est à dire même le tag ou le chrome dégueulasse sous un pont que tout le monde décrie souvent dans les articles des journaux. Pour nous, rien de plus naturel, car le geste en lui même est déjà une forme d’art. Nous […]

  4. […] demande de faire une fresque, ou lorsqu’on demande l’autorisation de peindre un mur, notre interlocuteur stipule souvent qu’il ne veut pas de lettrages. C’est une situation assez délicate à laquelle nous faisons souvent face. L’explosion […]

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