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Pourquoi écrire le mot Respect sur les murs ne fonctionne pas.

Les graffeurs des terres minées.

Pourquoi écrire le mot Respect sur les murs ne fonctionne pas.

Respect sur les murs

Le thème du respect sur les murs est un thème récurrent dans les fresques réalisées pour les différents organes des collectivités ou de l’état.
Quel artiste du writing n’a jamais entendu cette phrase « On voudrait une fresque sur le respect ». Le but sous-jacent se révélant être de véhiculer les valeurs du respect à travers le graffiti. L’idée pourrait sembler prometteuse, mais cela ne fonctionne pas!

Qu’est ce qui bloque?

Forts d’une expérience de 15 ans dans le domaine du graffiti, les artistes de l’association, ainsi que des participants aux fresques et les partenaires des différents organismes avec lesquels l’association a travaillé nous permettent d’avoir des retours conciliants sur les nombreuses fresques autour du respect. Il est à noter dans un premier temps que ces fresques incluent systématiquement des jeunes de la tranche 10-18 ans. Il s’avère que ces fresques n’ont eu aucune répercussion, que cela soit positif ou négatif. Ce qui sous entend que le thème que nous nous sommes imposés à nous même, limitant nos possibilités, n’a pas porté ses fruits.

La pédagogie comme garantie

Le graffiti est neuf fois sur dix, limité à l’aspect jeunesse (service jeunesse, services scolaires, éducation nationale) et non à l’aspect culture. Nous en reparlerons plus longuement dans un autre article.
Les membres de ces services, au contact des jeunes, ont bien compris l’engouement possible autour d’une activité graffiti. L’idée de base étant de faire plaisir aux jeunes, leur permettre d’expérimenter une nouvelle expérience, une pratique, rencontrer une culture. Le sentiment de base est louable, il faut le souligner. En effet, nous sommes persuadés, au vu de notre expérience, que les individualités au contact des jeunes agissent pour le bien de ces derniers.

Que cela soit pour les animateurs, les enseignants ou toutes autres personnes au contact des jeunes, il est nécessaire de défendre le projet auprès des organismes qui le financent. (Coût matériel, prestation d’encadrement des jeunes)
Nous avons assisté à des dizaines de réunions avec les élus de différentes communes, et autres coordinateurs des régions et départements. Le conflit générationnel (dans plus de 70% des cas) pose un problème sur les obsolescences culturelles. Certains élus nous ont écouté parler plus d’une heure pour nous demander au final ce qu’était le graffiti! Autrement, un contenu pédagogique est requis, afin de justifier l’intervention. On impose alors un thème, les plus récurrents sont : Le respect, non aux drogues, à l’alcool, l’empathie. On évite ainsi les fameux débordements picturaux, la crainte la plus fréquente des municipalités. On parle de prosélytisme, incitation à la consommation de substance illicites, messages politisés, sous entendus, contenu violent ou pornographique.

Cette méthode de travail reste inchangée depuis que nos membres ont découvert le graffiti, c’est à dire depuis 15 ans!

De l’autre côté de la fresque

Bien que l’on puisse se féliciter de la réussite d’une fresque sur les dangers liés à l’alcool, du côté des acteurs ayant rendu cela possible, on peut se poser la question suivante. Qu’en est-il des riverains, des jeunes etc. ? Voici quelques témoignages post-fresques.

« Avec le pro, on a peint une fresque sur le respect. Moi, j’aurais fait une fresque avec des motos. » Kevin 14 ans.

« C’est bien de leur avoir fait écrire Respect. J’espère qu’ils ne vont pas dégrader. » Carole 44 ans.

« Quand je vois ça, ça me donne envie de boire. » Marco 17 ans, à propos d’une fresque sur les dangers liés à l’alcool.

« On voulait peindre un truc stylé, et le graffer nous a obligé à faire ça. Je reste sur ma faim, j’ai envie de peindre un vrai graffiti. » Sofiane 15 ans.

« Je ne dis pas, il tue le graff. Mais on nous prend pour des gogoles. » Maeva 16 ans.

Les témoignages sont marquants. Dans un premier temps, nous pouvons parler de ce qui fonctionne : Quel que soit la fresque, le graffiti, ou le message, plus de neuf fois sur dix, la fresque n’est jamais dégradée. Sans doute cela est du au phénomène d’appropriation. Là où cela ne fonctionne pas, c’est sur l’utilité du contenu. Nous aurions pu recueillir des dizaines d’autres témoignages comme cela. Il est à noter déjà, que les 12-25 ans, forcément, n’intellectualisent pas ces messages de la même façon que des adultes de 60 ans. A un âge où l’on remet les adultes en cause, où l’on est susceptible de penser que tout est démagogique, comment de telles fresques peuvent fonctionner? Comment une fresque, à un seul endroit, peut-elle changer les consciences, alors que des messages percutants sur les paquets de cigarettes ne freinent en rien leurs consommations par les jeunes. Même la morale, dans les dessins animés post-2000 n’a en rien endigué les phénomènes de manque de respect, de violences etc.

Nous pensons tout simplement que le graffiti n’est pas un organe pédagogique au sens ou l’on ne changera pas les phénomènes sociétaux modernes. Dans ce cas, alors pourquoi s’imposer des thèmes? Pourquoi se mettre des cloisons d’entrée de jeu?

Pilotage en douceur

Notre vision des choses, est que l’aspect pédagogique doit se situer dans la pratique elle même du graffiti et non sur le sujet de la réalisation. Il est important, avant chaque intervention avec un groupe, de le rencontrer. Ne serait-ce qu’une heure. Cela nous permet de discuter avec ces jeunes, de découvrir leur environnement, ce qu’ils aiment et de nous mettre d’accord. Nous pouvons ainsi défendre leurs idées auprès des partenaires locaux.
C’est en tablant les évènements dans cet ordre là que nous pouvons créer une dynamique, des vocations et parfois du respect (envers les encadrants, la ville, le voisinage, etc.).
Nous devons partir de zéro et l’idée doit sortir du groupe contrairement à ce que nous faisons trop souvent, ou l’idée est définie en amont par un comité de pilotage.
Bien entendu, cela implique un regard bienveillant de la part de toute la nébuleuse d’adultes entourant le projet. Les jeunes vont proposer des idées, qui ne nous plaisent pas, cela demande une grande ouverture d’esprit de la part de tous. Notre rôle, au niveau de l’association est d’induire les jeunes à trouver la meilleure idée possible, la moins éphémère, la plus adaptée au quartier, qui a du sens et qui donne un souffle nouveau à l’environnement dans lequel la fresque va se trouver. Nous devons accepter que la fresque ne nous appartienne pas et qu’elle soit susceptible de ne pas nous plaire d’un point de vue personnel. Le but étant toujours le même, créer des engouements autour de la culture, du dessin, de l’art. Un suivi après la fresque est conseillé également, afin de magnifier les éventuelles vocations naissantes.

Retour d’expérience – Respect sur les murs

Nous avons déjà cerné des plusieurs idées selon des critères bien spécifiques :

  • La fresque doit s’intégrer dans son environnement.
  • Elle doit respecter les prérogatives mises en place en évitant les contenus violents, pornographiques, récupérations politiques, prosélytisme, etc.
  • Elle doit impliquer non seulement les jeunes, mais aussi les gens du quartier.
  • Elle s’inscrit dans le temps.

Notre rôle, en tant que graffers pro, est de piloter ces jeunes vers ces idées. Nous pouvons leur expliquer que le rappeur du moment, c’est plutôt cool, mais que cela va vite passer et que dans quelques années, nous trouverons cela ringard. Le groupe doit trouver lui même la clé. Voici quelques exemples qui ont fonctionné, la liste étant susceptible de s’agrandir au gré de nos activités:

  • Une fresque hommage. Il arrive parfois que la disparition d’un jeune, ou d’une figure emblématique du voisinage créé un certain lien. Avec l’accord des familles, il est possible de réaliser une fresque rendant hommage aux disparus. Si le quartier est ouvrier, nous pouvons également rendre hommage aux ouvriers. Écrire le nom du quartier fonctionne aussi très bien, les riverains se prennent en photo devant. Parfois il ne faut pas chercher compliqué!
  • Une fresque historique. Si le quartier dispose d’une histoire particulière, il est possible de la retranscrire dans une fresque. Une anecdote récente, que tout le monde connait peut aussi fonctionner. Une légende sur le quartier… Attention aux fresques sur la mine. Beaucoup confondent hommage aux mineurs et nostalgie de la mine, les jeunes n’éprouvent pas cette nostalgie mais sont sensible aux conditions de leurs ancêtres.
  • Une fresque engagée. Terrain miné! Il est schizophrénique, dans cette époque, d’avoir un consensus autour de l’artiste engagé Banksy et dans un autre temps d’éviter à tout prix la moindre fresque engagée. Toujours par peur des débordements. On peut être engagé pour une cause, la retranscrire sur un mur, sans pour autant être dans la propagande, ou le politique. Remettre en cause le système, les inégalités, les souffrances, n’est-ce pas là, la fameuse French Touch dont tout le monde parle? De plus cela permet au jeune de travailler les idées directement avec les élus de la ville et de trouver des engagements communs!
  • Une fresque sans thème. Pour le plaisir de l’œil, des belles lettres et du graffiti. Des aplats des couleurs, des formes, des dégradés, des calligraphies, des mosaïques, des trompes l’œil, des personnages, des animaux, des perspectives et tant d’autres. Certains graffitis sont uniquement esthétiques et viennent donner du cachet au lieu. C’est également un plaisir pour les jeunes, car ils peuvent s’exprimer beaucoup plus à la bombe de peinture.

Dans tous les cas, c’est à nous de parfois prendre la décision de réaliser une fresque qui ne nous plait pas, mais qui plaît aux riverains. Cela nécessite une remise en questions constante de notre travail et du respect ou non des objectifs initiaux. Dans chacune des situations, les graffers pros restent présents pour faire la passerelle entre les différents acteurs de ces projets. Il est important de réfléchir en amont sur le pourquoi d’une fresque. Donner de l’envie aux jeunes? Ou se féliciter entre organisateurs?
Certaines façons de travailler ne sont-elles pas démodées voire obsolètes?
Le suivi est également une donnée à ne pas négliger. Qu’en est-il des jeunes qui ont pris gout à la pratique? Possédons-nous les infrastructures requises pour leur permettre de continuer leur progression de façon autonome et légale?
Nous pensons que le graffiti n’est qu’un outil d’expression, de communication s’inscrivant dans une démarche artistique sous-jacente. Il n’est pas un support institutionnel. Nous n’apprenons pas les valeurs par un graffiti, mais faire du graffiti, dans le temps, peut nous apporter ces valeurs de respect, de prise de conscience de son existence, d’émancipation et de confiance en soi tant recherchées.


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3 réponses

  1. […] Entendons-nous bien. Nous sommes pour le phénomène d’appropriation. C’est un excellent moyen d’intégrer le graffiti dans son environnement comme nous l’avons bien expliqué dans cet article. […]

  2. […] qu’on adore le graffiti, vous ne nous verrez jamais dire au jeune que c’est bien d’aller peindre les ponts. Toi […]

  3. […] Pourquoi écrire le mot Respect sur les murs ne fonctionne pas. […]

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